supervieille
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Jules Supervieille (1884-1960)

 

Le Front contre la vitre

OU

Le rondel qui n’en est pas un

 

« Le temps me paraît trop gris

Et moins gris pourtant que l'âtre ;

Le soleil luit, appauvri,

Comme une lune de plâtre.

 

« Tous les thés, a priori,

Seront pleins de sots douceâtres ;

Mon amant a trop d'esprit,

 Je voudrais les bras d'un pâtre.

 

«Je regrette d'avoir ri,

J'ai besoin qu’on  m'idolâtre;

Mon âme est au pilori,

Je vais chez mon psychiatre. »


 

DIALOGUE CONJUGAL

- La Tristesse qui m'allaita

Jamais, jamais, ne me quitta.

- Taratata.

- Je voudrais de rares paroles,

Oui la consolent, la consolent !

-Quel jeu frivole!

- Dans mon cœur elle s'implanta

Et prit racine et s'exalta.

- Taratata.

En lourdes grappes, ses corolles

Fleurirent, étonnamment molles.

Quel  jeu frivole !

 

Éole en fit des petits tas

Et ma douleur se répéta ...

-  Taratata.

- Autour de mon âme horticole

Qui sait l'extase  et l'hyperbole.

- Taratata! Quel jeu frivole!


 

L’Arbre de grand restaurant

 

Quel  est  son nom ? Platane, érable ou marronnier ?

Je connais son tronc seul et le reste est chimère:

Sa racine, enfouie au secret du cellier,

Son faîte qui, là-haut, sur la toiture en verre,

Est curieusement soucieux de son pied.

 

Son tronc vit dans le monde, et sa cime est trappiste

Au cloître très fumeux des vieux toits de Paris;

Elle vit en puriste

Loin des sommeliers noirs et des convives gris.

 

Le tronc, lui, connaît e calorifère,

Le rayonnement des maîtres d'hôtel,

Les Pontet-Canet, les Clos, les Castels

Les index goulus sur la carte chère,

Le gérant, plastron serein,

L’argot de la valetaille,

La caissière qui détaille

La ripaille

Et retient,

 

(Créatrice est sa mémoire) ;

 

Le tronc connaît son histoire

Et la flamme du grill-room

Et le petit nom du groom ;

 

Mais il souffre de fringale!

De la soif de tout un goum !

Tantale ?

Tantale!

Et, cependant, les pieds de l'arbre parisien

Trempent dans les vins fins.


 

DES  CHIENS

1.

Son œil de griffon, couleur de pain brun,

Sait fixer longtemps sans être importun;

Toujours inquiet de fureurs augustes,

Son cou fauve et court gîte dans son buste;

Triste est son regard, même dans ses jeux,

Même  quand son corps est tremblant de joie

Sa vieille douleur aux yeux se reploie.

 II connaît Malheur, prompt et ténébreux.

2.

Je rêve d'un chien large de boucher,

Peut-être Danois, ou bien Terre-Neuve

Dont le regard cherche à se détacher '

De l'étal sanglant, ô la pourpre épreuve!

 

Ses yeux que souligne un vif sang de bœuf

Ont tant regardé de côté qu'ils louchent ;

Rassurant sa faim rapide dans l'œuf

D'un grand coup de gueule il happe' une mouche.

3.

Je connais un chien des quatre-saisons,

Jamais je ne vis que ses pattes frustes

Sous un char, portant quelque cargaison

D'exsangues navets et de choux robustes.

 

Et  seul, quelque enfant, au regard léger,

L'ayant remarqué le montre à sa mère) -

Tout le jour, il va, portant aux commères

La diverse odeur des frais potagers.

 

Je songe au Destin, tristement injuste,

Qui  me montra tant et tant d'horizons,

Mais fit que du chien des quatre-saisons

 Jamais je ne vis que les pattes frustes.

 

 

Soyez bon pour le Poète,

Le plus doux des animaux,

Nous prêtant son cœur, sa tête,

Incorporant tous nos maux,

Il  se fait notre jumeau ;

Au désert de l'épithète,

Il  précède les prophètes

Sur son douloureux chameau;

Il  fréquente, très honnête,

La misère et ses tombeaux,

Donnant pour nous, bonne bête,

Son pauvre corps aux corbeaux ;

Il traduit en langue nette

Nos infinitésimaux,

Ah ! Donnons-lui, pour sa fête,

La casquette d'interprète !


 

LE MATIN ET LES ARBRES

 

MATIN

Quand le paquebot Terre, un à un ses hublots

S'ouvrant, livre passage aux oiseaux familiers,

Ces bras blancs (lui saluent: le jour comme leur frère

Nous croyons voir entrer le meilleur de nous-mêmes;

Avec les premiers pas du soleil réveillé.

Est-ce là devant nous les arbres du printemps

Ou bien la vague haute et chercheuse d'écume ?

Il  est encor trop tôt pour comprendre et savoir,

Le regard est grevé d'un peu d'obscurité.

Contentons-nous d'être un vivant un jour de plus,

D’entendre en nous ce cœur qui ne s'est pas couché

Et peine nuit et jour dans d'égales ténèbres

Pour préparer un peu de ce qu'il croit bonheur.

Et nous le laisserons croire parce qu'il faut

Que je mensonge aussi soit au fond de nous-mêmes

Pendant que le soleil feint de monter au ciel

Et toujours nous attrape  avec sa même ruse.


 

L'ARBRE

Il y avait autrefois de l'affection de tendres sentiments

C'est devenu du bois.

IJ y avait une grande politesse de paroles,

C est du bois maintenant, des ramilles, du feuillage.

Il y avait de jolis habits autour d'un cœur d'amoureuse

Ou d'amoureux, oui, quel était le sexe?

C'est devenu du bois sans intentions apparentes

Et si l’on coupe une branche et qu’on regarde la fibre

Elle reste muette

Du moins pour les oreilles humaines~

Pas un seul mot n'en sort mais un silence sans nuances

Vient des fibrilles de toute sorte où pas se une petite

Fourmi.

 

Comme il se contorsionne l'arbre, comme il va dans tous

Les sens,

Tout en restant immobile !

Et par là-dessus le vent essaie de, le mettre en route,

II voudrait en faire une espèce d’oiseau bien plus grand

Que nature

Parmi les autres oiseaux

Mais lui ne fait pas attention,

Il faut sa voir être un arbre durant les quatre Saisons,

Et regarder, pour mieux se taire,

Ecouter les paroles des hommes et ne jamais répondre,

Il faut savoir être tout entier dans une feuille

Et la voir qui s'envole.

 

 

Pour chanter avec les fleuves

II fallait une autre voix,

Avec le flot des cascades

Ce ne pouvait être toi.

 

 Tu chantes avec toi-même

Dans des cavernes profondes,

L'oublierais-tu un instant

Tu tomberais raide mort.

 

L'aveugle quand il est sage

S'il ouvre les yeux tout grands

C'est pour mieux voir au-dedans,

Pardonne-lui son visage

C'est le tien en ce moment'.


 

LA FABLE DU MONDE

 

LE CHAOS ET LA CREATION

Je suis dans la noirceur ct j'entends ma puissance

Faire un bruit: sourd, battant l'espace rapproché,

Alentour un épais va-et-vient de di Stances

Me flaire, me redoute et demeure caché.

 Je sens tout se creuser" ignorant de ses bornes,

Et puis tout se hérisse en ses aspérités.

Serais-je menacé par les flèches sans formes

De fantômes durcis dans de longs cauchemars.

Mais non, tout se précise en moi-même, je gagne!

Je suis déjà la plaine au-delà du hasard

Et, haussant tout cc noir, je deviens la montagne

Et la neige nouvelle attendant sa couleur.

Ah que ne sombre point la plus grande pilleur

La cime qui m'ignore et déjà m'accompagne

Et que je cesse enfin d'être man inconnu.

Que  la lumière soit

 

Maintenant que j'ai mis partout de la lumière

Il  me faudra pousser le ciel loin de la terre,

Et pour être bien sûr d'avoir tout mon esp ace

Je ferai que le vent et les nuages passent

Ainsi que les oiseaux qui viennent et qui vont

Vérifiant les airs, la surface, Le fond.

Tout me supplie et veut une forme précise,

Tout a hâte de respirer dans sa franchise

Et voudrait se former dès que je Le prévois,

Et ma tête foisonne, et mon être bourdonne

De milliers de silences, tous différents,

Ce sont les voix de ceux qui n'en ont pas encore

Et quémandent un nom pour aller de l'avant.

Chacun son tour, le temps viendra pour tous d'éclore.

 

Je vois clair, je vois noir et non pas que j'hésite,

L'un fera suite à l'autre et les deux si profonds

Que dans mon univers ils seront sans réplique

Et ce sera le jour et la nuit, l'horizon.

Je vois bleu et frangé de blanchissants détours,

Cela fuit sous mes yeux et si j'y trempe un doigt

C’est salé: cela va très loin et fait le tour

De la Terre et c'est plein d'écailleux très adroits,

C’est ce qu'on nommera la mer et les poissons,

 L’homme de trouver comment- l'on va dessus,

Sans se laisser périr attiré par Le fond

Ni Le vent, grand pousseur de vagues et de nues.

 

Sombres troupeaux des monts sauvages, étagés,

Faites attention, vous allez vous figer.

Ne pouvant vous laisser errer à votre guise

Je m'en vais vous donner d'éternelles assises.

Les chamois bondiront pour vous. Quant aux nuages,

Libre à vous de les retenir à leur passage.

Vous ne bougerez plus, mais je vous le promets

Autour d'un pivot sûr toujours vous tournerez

Et les jours bougeront pour vous, mes immobiles,

Et les sources coulant de vos sommets tranquilles

Porteront l'altitude au long de leur chemin

En reflétant le cid, spacieux riverain.

 

Je ne sais maintenant ce que je porte en moi,

Mes yeux font de l'obscur et je cherche à mieux voir,

J'ajuste mon regard, la chose se précise,

Elle n'a qu'un seul corps, une espèce de tronc,

Mais Le ciel dans Le haut en branches Le divise

Porteuses d'équilibre et de confusion,

Et je songe au plaisir de s'étendre dessous.

Arbres, venez à moi puisque je pense à vous !

Vous vous accrocherez à la terre fertile

Et ne ressemblerez à l'homme que par l'ombre,

 Vous qui m'ignorerez de toutes vos racines

Et ne saurez de moi que Le vol des colombes.

Parfois je ne sais tien de ce qui va venir

Et je vois devant moi  quelque vieux souvenir

Devenu plante, ou pierre ou fraîcheur qui se pose,

Même cc que je lis, pensant à autre chose.

Cela tombe de moi comme un fruit oublié

Mais toujours reconnu et jamais renié.

Soudain je vois petit, ce la porte un fardeau,

C’est noir, c'est courageux, l'une précédant l'autre,

Et le temps d'y penser, c'est déjà la fourmi;

Va ton chemin, je viens de te donner la vie.

 

Ivresse de créer, de tout voir aboutir,

De n'avoir pas à commencer et de finir,

De délivrer soudain les fleuves ct les pierres,

Les cœurs battants, les yeux, les âmes prisonnières.

Tout m'échappe, les flots et les terres en vrac,

Mélange de courants, de vivantes folles,

Mais un de mes regards rend le calme d'un lac,

Préservant en dessous ce qu'il y faut de vie.

Que rien n'ait peur de vivre au sortir de mon corps,

Ni les petits poissons menacés dans leur fuite,

Ni les grands dévorés à leur tour par la mort

Ni tout ce qui remue et doute au fond du sort.

Tout me revient, trouvant en moi de la justice,

Prêt à se reformer dans mon clair précipice.

 

Assez pour aujourd'hui, je suis las de créer,

Et je veux seulement dormir pour qu'il y ait

Beaucoup d'herbe, beaucoup d'herbages sur la terre,

De la broussaille qui ressemble à du sommeil,

A  l'image de moi quand je reposerai.

Je pense même avoir quelque idée en dormant

Qui franchira Le rêve en sa hâte de vivre

Et ce sera la chèvre avec son bêlement,

Ou Le poisson volant, ou quelque autre surprise,

 Comme hier, quand je fus réveillé par la brise

Qui me halait à soi d'un fertile sommeil

Inquiète de voir ce que je pensais d'elle.

 

 

Emmêlé à tant d'étoiles,

Me dégageant peu à peu,

Je sens que poussent mes lois

Dans Le désordre des cieux.

La solitude' du monde

Et la mienne se con fondent.

Ah! Nul n'est plus seul que Dieu

Dans sa poitrine profonde.

 

Il faut que quelque part

Quelqu’un vive et respire

Et sans bien le savoir

Soit dans ma compagnie,

Qu’il sache dans son sein

Evasif que j'existe,

Qu’il me situe au loin

Et que je lui résiste,

 

Moi qui serai en lui.


 

DIEU PENSE À L'HOMME

Il faudra bien qu'il me ressemble

Je ne sais encore comment, '

Moi qui suis les mondes ensemble

Avec chacun de leurs moments.

 Je Le veux séparer du reste

Et me l'isoler dans les bras

Je voudrais adopter ses gestes

Avant qu'il soit ce qu'il sera,

Je le devine à sa fenêtre

Maïs la maison n'existe pas.

Je le tâte, je le tâtonne,

Je le forme sans le vouloir

Je me le donne, je me l'ôte,

Que je suis pressé de le voir !

 Je le garde, je le retarde

Afin de Le mieux concevoir.

Tantôt, informe, tu t'éloignes

Tu boites au fond de la nuit,

Ou tu m'escalades, grandi,

Jusqu'à devenir un géant.

Moi que nul regard ne contrôle

Je te veux visible de loin,

Moi qui suis silence sans fin

Je te donnerai la parole,

Moi qui ne peux pas me poser

Je te veux debout sur tes pieds,

Moi qui suis partout à la fois

Je te veux mettre en un endroit,

Moi qui suis plus seul dans ma fable

Qu'un agneau perdu dans les bois,

Moi qui ne mange ni ne bois

Je veux t'asseoir à une table,

Une femme en face de toi,

Moi qui suis sans cesse suprême

Toujours ignorant le loisir,

Qui  n'en peux mais avec moi-même

Puisque je ne peux pas finir,

Je veux que tu sois périssable,

Tu seras mortel, mon petit,

Je te coucherai dans le lit

De la terre ou se font les arbres.


 

DIEU CRÉE L'HOMME

Mes doigts cernant leur rêve avec bravoure,

Environnés par un vide très lourd,

Qui va cédant son terrain pas à pas,

Mes doigts à qui l'on ne s'oppose pas,

 Toujours comblant d'avares précipices,

Formant la chair prête à tant de délices,

Si différents à mesure qu'ils vont,

Sentant un œil se faire sous le front,

Donnant sous eux ce qu'il faut de lumière

Pour héberger les formes de la terre,

Prenant la tête et vous la modelant

Pour qu'elle soit pensante à tout moment

Et devenant plus légers pour la tempe,

Mes doigts donnant une lueur de lampe

A cette peau ou monte une chaleur.

Laisse ma main s'attarder sur ton cœur

S'y oublier pensant à trop de choses '

Comme un rosier chancelant sous les roses.

Silence, Dieu fait l'homme pout toujours,

Il le devine, il en aime Le tour.

Place pour l'ordre ou bien pour la folle,

Place pour tous les souffles de la vie.

Ô mon petit, ô mon parachevé,

Regarde-moi, tu pourras me braver.

Je t'ai donné l'amour avec la haine,

Tu choisiras puisant dans l'âme pleine,

Beau sac où sont savamment mélangés

Des sentiments dont tu pourras changer

Et je te dis: sois un dieu, sois un homme,

Toi qui dormis en moi un si long somme.


 

DIEU PARLE À L'HOMME

Quand je dis «mes bras» ne va pas croire

Que ce sont des bras comme les tiens

Quand je dis «mes yeux» comprends 'que rien

Ni autour de toi, ni ta mémoire

Ne t'en révèle un seul regard.

Je me sers des mots qui sont à toi.

 

Si tu ne me saisis pas bien

Restons taciturnes ensemble.

Que  mon secret touche le tien,

Que ton silence me ressemble.

 

Moi qui suis l'univers et ne peux en jouir

Puisque tout est en moi dans sa masse importune,

Je te ferai présent des choses une à une.

Puisqu'il te suffira de voir pour les cueillir.

 Ainsi garderas-tu même ce qui m'échappe,

Ce qui ne m'est plus rien tu pourras Le tenir

Et suivre vivement d'un regard qui rattrape

L'hirondelle en son vol ou rentrant à son nid.

 

Je te donne la mort avec une espérance

Ne me demande pas de te la définir,

Je te donne la mort avec la différence

Entre un passé chétif et mieux que l'avenir,

Je te donne la mort pour sa grande clémence

Et tout son contenu qui ne peut pas finir.

Bientôt petit bientôt tu seras un mort libre,

Tu te reconnaîtras entier et fibre à fibre

Sans le secours des yeux qui pouvaient bien périr,

Bientôt tu parcourras les plus grandes distances

Dans l'immobilité du corps et le silence,

Laisse-moi faire et je promets de te guérir

De la chair malhabile à porter la souffrance.


 

DIEU CRÉE LA FEMME

Pense aux plages, pense à la mer,

Au lisse du ciel, aux nuages,

À tout cela devenant chair

Et dans le meilleur de son âge,

Pense aux tendres bêtes des bois,

Pense à leur peur sut tes épaules,

Aux sources que tu ne peux voir

Et dont Le murmure t'isole,

Pense à tes plus profonds soupirs,

Ils deviendront un seul désir,

À ce dont tu chéris l'image,

Tu l'aimeras bien davantage.

Ce qui était beaucoup trop loin

Pour Le parfum ou le reproche,

Tu vas voir comme il se rapproche

Se faisant femme jusqu'au lien,

Ce dont rêvaient tes yeux, ta bouche,

Tu vas voir comme tu Le touches.

Elle aura des mains comme toi

Et pourtant combien différentes,

Elle aura des yeux comme toi

Et pourtant tien ne leur ressemble.

Elle ne te sera jamais

Complètement familière,

Tu voudras la renouveler

De mille confuses manières.

Voilà, tu peux te retourner

C'est la femme que je te donne

Mais c'est à toi de la nommer

Elle approche de ta personne.'


 

LE PREMIER ARBRE

C'était lors de mon premier arbre

J'avais beau le sentir en moi '

Il me surprit par tant de branches

Il était arbre mille fois. '

 Moi qui suis tout ce que je forme

Je ne me savais pas feuillu,

Voilà que je donnais de l'ombre

Et j'avais des oiseaux dessus.

Je cachais ma sève divine.

Dans ce fût qui montait au ciel

Mais j'étais pris par la racine

Comme à un piège naturel.

C'était lors de mon premier arbre,

L'homme s'assit sous Le feuillage

Si tendre d'être si nouveau.

Etait-ce un chêne ou bien un orme

C'est loin et je ne sais pas trop

Mais Je sais bien qu'il plut à l'homme

Qui s'endormit les yeux en joie

Pour y rêver d'un petit bois.

Alors au sortir de son somme

D'un coup je fis une forêt

De grands arbres nés centenaires

Et trois cents cerfs la parcouraient

Avec leurs biches déjà mères.

Ils croyaient depuis très longtemps

L'habiter et la reconnaître

Les six-cors  et leurs bramements

Non loin de faons encore à naître.

Ils avalent, à peine jaillis,

Plus qu'il ne fallait d'espérance

Ils étalent lourds de souvenirs

Qui dans les miens prenaient naissance.

D'un coup je fis chênes, sapins,

Beaucoup d'écureuils pout les cimes,

L'enfant qui cherche son chemin

Et Le bûcheron qui l'indique,

Je cachai de mon mieux le ciel

Pour ses di Stances malaisées

Mais je le redonnai pour tel

Dans les oiseaux et la rosée.


 

LE PREMIER CHIEN

C’est un chien abrupt dans sa race,

C'est le premier de tous les chiens,

Première fois que dans l'espace

Aboya ce qui n'était rien.

 Il est tous les chiens à venir

Et les voudrait mener à bien,

Il est l'angoisse qui soupire

Tout en n'étant qu'un pauvre chien,

Il cache en lui tant de miracles

Qu'il pose un peu craintif les pattes

Sur le sol qui le porte au loin

Et si multiple qu'il en tremble,

Si fou de tout ce qu'il contient

Qu’on l'aperçoit sur une route

De plaine comme un chien courant,

Qu’on le retrouve saint-bernard

Sur le versant d'une montagne,

Près des moutons chien de berger

Et près des hommes chien de garde,

 II est toujours là qui regarde

Pour ne pas être un étranger.


 

LA GOUTTE DE PLUIE

(DIEU PARLE)

Je cherche une goutte de pluie

Qui vient de tomber dans la mer.

Dans sa rapide verticale

Elle luisait plus que les autres

Car seule entre Les autres gouttes

Elle eut la force de comprendre

Que, très douce dans l'eau salée

Elle allait se perdre à jamais.

Alors je cherche dans la mer

Et sur les vagues, alertées

Le cherche pour faire plaisir

A ce fragile souvenir

Dont je suis seul dépositaire.

Mais j'ai beau faire, il est des choses

Ou Dieu même ne peut plus rien.

Malgré sa bonne volonté

Et l'assistance sans paroles '

Du ciel, des vagues et de l'air.


 

PREMIERS JOURS du MONDE

(UN ARBRE PARLE)

« Approche-toi, cheval,

Regarde le taureau,

Vous êtes tous les deux

Usagers des naseaux,

Vos racines volantes

Vous laissent galoper,

Approche-toi, cheval,

Moi, je ne puis bouger.

J’offre de l'ombre autour

D'un immobile pied. »

Ainsi l'arbre parlait

Du fond de son silence

Comme parient les blés,

Comme chantent les plantes.

L'herbe  ne disait rien

Elle se savait faite

Pour être piétinée,

Pour être ruminée

Et pour aller d'un trait

Dans Le ventre des bêtes.

La fourmi s'avançait,

Elle est née en marchant

Avant même de naître

Elle n'a pas le temps.

Et chacun interroge

Du regard son voisin

Trouvant dignes d'éloges

Le proche et des lointains.

Et partout Dieu s'efface

Pour ne pas déranger

Et lui gui ne fait pas

Les choses à moitié

Quitte aussi la mémoire

De ceux qu'il a créés.

Fier de son appétit

Chacun se croit le fils

De son seul mouvement,

Et l'un cache sa queue,

L'autre s'en bat les flancs,

Un autre tend l'oreille

Ou bien montre les dents,

L'un se lèche la patte,

L'autre s'arrache un poil,

Un autre qui se gratte

Jusqu' à se faire mal,

Et celui-là qui tousse

Pour sentir son gosier,

Cet autre qui retrousse

Sa babine à moitié,

 Celui-là qui sommeille

Pour voir comment l'on fait,

Celui-ci se réveille

Et dort à volonté.

Tous sentent le dedans

Qui leur dit: «Je suis là

Tu peux être content '

De ta sereine peau

Qui sous l'immense ciel

Sait te garder au chaud,

Et de ce grain de se!

Au bout de ton museau. »

 


ARBRES

 

ARBRES DANS LA NUIT ET LE JOUR

Candélabres de la noirceur,

Hauts-commissaires des ténèbres,

Malgré votre grandeur funèbre

Arbres, mes frères et mes sœurs

Nous sommes de même famille

L'étrangeté se pousse en nous

Jusqu'aux veinules, aux ramilles

Et no us comble de bout en bout.

 

À vous la sève, à moi le sang,

À vous la force, à moi l'accent

Mais nuit et jour nous ressemblant

Régis par Le suc du mystère, '

Offerts à la mort, au tonnerre,

Vivant grand et petitement,

L'infini qui nous désaltère

Nous fait un même firmament.

 

Nos racines sont souterraines,

Notre front dans Le ciel se perd

Mais, tronc de bois ou cœur de chair

Nous n’avançons que dans nous-mêmes.

L'angoisse nourrit notre histoire

Et c'est un même bûcheron

Nous couchant de notre long,

Viendra nous couper la mémoire.

Enfants de la chance et du vent,

Vous n'avez de père ni mère,

Vous êtes fils d'une grand-mère

La Terre, son vieil ornement,

Vous qui devenez innombrables

Dans vos branches comme à vos pieds

Et pouvez attraper du ciel

Aussi bien que fixer les sables.

 

Princes de l'immobilité,

Les oiseaux vous font confiance,

Vous savez garder le secret

D'un nid jusqu'à la délivrance.

À l'abri de vos cœurs touffus,

Vous façonnez toujours des ailes,

Et les projetez jusqu'aux nues

De votre arc secret mais fidele.

 

Vous n'aurez pas connu l'amour,

Ô grandioses solitaires,

Toujours prisonniers de la Terre,

Ô Narcisses ligneux et sourds,

Ne regrettez pas l'aventure,

Heureux ceux que fixe le sort,

Ils en attendent mieux la mort,

Un voyageur vous en assure.


 

PINS

Ó pins devant la mer,

Pourquoi donc insister

Par votre fixité

À demander réponse?

 J'ignore les questions

De votre haut mutisme.

L'homme n'entend que lui,

Il en meurt comme vous.

Et nous n'eûmes jamais

Quelque tendre silence

Pour mélanger nos sables,

Vos branches et mes songes.

Mais je me laisse aller

A vous parler en vers,

Je suis plus fou que vous,

Ô camarades sourds,

Ô  pins devant la mer,

Ô poseurs de questions

Confuses et touffues,

Je me mêle à votre ombre,

Humble zone d'entente,

Ou se joignent nos âmes

Ou je vais m'enfonçant,

Comme l'onde dans l'onde.

 

S'il n'était pas d'arbres à ma fenêtre

Pour venir voir jusqu'au pro fond de moi,

Depuis longtemps il aurait cessé d'être

 Ce cœur offert à ses brûlantes lois.

 

Dans ce long saule ou ce cyprès pro fond

Qui me connaît et me plaint d'être au monde,

Mon moi posthume est là qui me regarde

Comprenant mal pourquoi je tarde et tarde ...


 

FEUILLE À FEUILLE

A Felisberto Hernández

1

Puisque Le sombre humus cache

Tant de vert par-devers soi

Et dans sa lourdeur compacte

Les futurs oiseaux des bois,

Arbres, vous sortez de terre,

Feuille à feuille, avec des chants

Qui sont les frais ornements

D'une commune misère'.

Que vous soyez pins ou hêtres,

Chênes ou bien peupliers,

Une même façon d'être

Par le bas des prisonniers.

Et vous reprenez la place

Que Le vent vous fit céder

Ne connaissant de l'espace

Que ce léger va-et-vient.

La hauteur cachée en terre,

Et se dressant peu à peu

Vous caresse et vous libère

Vers le ciel un petit peu.

Venus de la terre dense,

Humides de cent désirs,

Vous n'êtes plus qu'une essence

Et lui livrez vos soupirs.

11

Vous qui ne demandez rien,

Vous qui êtes toujours là,

Sans yeux, comme en ont les chiens,

Pour rappeler qu'ils sont là,

 Arbres de mon grand jardin,

Dans un mouvement serein

Ouvrant nuit et jour les bras,

Vous nous faites oublier

Que vous ne les fermez pas,

 Arbres graves, sans défauts,

Moitié tronc, moitié feuillage,

Et jamais trop peu ni trop

Ayant toujours ce qu'il faut

Pour votre immense veuvage,

Vous qui vivez parmi nous

Solitude jusqu'au cou

Malgré le vent, les oiseaux,

Et les hommes inégaux

Qui vous coupent en morceaux.

 Que serviraient les regards

Ou de froncer les sourcils

Et l'avance ou le retard

Et tous les humains soucis ?

En dépit de vos racines.

Vos troncs ne sont pas d’ici

Mais bien d'un pays caché

Dont nul ne peut approcher.

Et vous laissez un sillage

Sans avoir jamais bougé,

Comme les paralysés

Qu'on voit rêver sur les plages,

Vous qui nous poussez à vivre

Nous, moins que vous attachés,

A la façon d'hommes libres

Courant après leurs pensées.


 

À UN ARBRE

Avec un peu de feuillage et de tronc

Tu dis si bien ce que je ne sais dire

Qu'à tout jamais je cesserais d'écrire

S'il me restait tant soit peu de raison.

 

Et tout ce que je voudrais ne pas taire

Pour ce qu'il a de perdu et d'obscur

Me semble peu digne que je l'éclaire

Lorsque je mets une racine à nu

 

Dans son mutisme et ses larmes de terre.


 

LE FOND DES BOIS

Ah tout est arbre devenu,

Colère, orgueil, douceur amie.

Tout ce que j'aime dans la vie

En bois, en feuillage se mue,

En un feuillage patient

Toujours sous des vents différents.

Mais serait-ce pour satisfaire

Mon cœur enfoncé dans la chair

Vivant d'un bruit sourd de cognée

Comme au fond de quelque forêt,

En attendant que sous la terre

Allant vers Le noir, il se mue

En quelque racine de plus.

Comprenez-vous, à disparue,

Au fond des forêts enfouie,

Et je ne sais ou m'adresser  ...

Serait-ce à la boule de gui,

À ce feuillage à peine né,

Ou bien à la branche pourrie,

Vous qui dans Le léger du soit,

N'êtes peut-être qu'un regard

Rien de plus pour vous souvenir

Une main douce à faire peur,

Avec un reste de chaleur

Qui sous la terre s'éternise.


LE JARDIN DE LA MORT

Le jardin de la mort riche d'arbres sans nombre

Continue à jamais nos plus secrets désirs,

Un regret souterrain s'y change en herbe sombre

Puisqu'il n'a pas trouvé la force de mourir.

 

De quelle lourde tête humaine,

Volubilis, es-tu sorti,

Et d'ou vient cette grande peine

Qui se fait jour dans cet épi?

 

La terre prend en amitié

Les plus humbles de nos soucis

Et recouvre plus qu'à moitié

Les cœurs privés d'humaine vie.

 

Mais, pauvre vie insatisfaite,

Tu voudrais relever la tête

Et tu cherches un nouveau cœur

Pour loger ton ancienne ardeur,

 

Ne cherche plus, c'est autre chose

Que tu trouveras dans la rose,

Dans sa fraîcheur renouvelée

Par les larmes de la rosée.

 

Et ne regrette rien tout bas

A la manière de naguère.

Sache te livrer tout entière

Aux plantes, ne lésine pas,

 

Sans réticence ni colère

Fie-toi aux formes de la terre,

Mais voilà qu’enfin tu consens

A t'abandonner en tous sens.

 

Vois comme ta vieille folie

En mille herbes se modifie,

Regarde ton ancien courage

Le voilà devenu branchage.

 

L'horreur de la mort, avouée,

En feuillages s'est dénouée"

Par là-dessus un peu de vent,

C'est le nouveau contentement.

 

Et  voici maintenant, racines et surface,

Un beau parc plus humain que la ville aux grands cris,

Et  parfois un grand cerf y prend, toute la place,

Vois s'étoiler le vide errant derrière lui.

 


LE MORT EN PEINE

Perdu parmi les pas et les ruines des astres

Et porté sur l'abîme où s'engouffre le ciel,

J'entends le souffle en moi des étoiles en marche

Au fond d'un cœur, hélas, que je sais éternel.

 J'arrive de la Terre avec ma charge humaine

D'espoirs pris de panique et d'abrupts souvenirs,

Mais que faire en plein ciel d'un cœur qui se démène

Comme sous Le soleil et n'a pas su mourir.

Avez-vous vu mes yeux errer dans ces parages

Où le loin et Le près ignorent les rivages.

Aveugle sans bâton et sans force et sans foi,

Je cherche un corps, celui que j'avais autrefois.

Puissé-je préserver des avides espaces

Mes souvenirs rodant autour de la maison

Les visages chéris et ma pauvre raison '

D'ou je me surveillais comme d'une terras se.

Que je sauve du moins ce vacillant trésor

Comme un chien aux longs poils sous l'écume marine

Qui tient entre ses dents son petit presque mort.

Mais voici s'avancer l'écume des abîmes ...

L'univers où je suis pousse un cruel soupir

Et la gorge du ciel profonde se soulève.

Puisque tout me rejette lei, même Le rêve,

Ces lieux sans terre, à quoi pourraient-ils consentir ?

AH ! Même dans la mort je souffre d'insomnies,

Le veux de l'éternel faire un peu de présent,

Le me sens encor vert pour entrer au néant

Et chante mal dans l'universelle harmonie.

Comment renoncerais-je à tant de souvenirs

Quand l'esprit encombré d'invisibles bagages

Le suis plus affairé dans la mort qu'en voyage

Et je flotte au lieu de sombrer dans Le mourir.

Les quatre bouts de bois qui  me tenaient sous terre

N'empêchaient pas le ciel d’entrer au cimetière,

Le monde me devient un immense radeau

Où l'âme va et vient sans trouver son niveau.

Tout se relève avec la pierre de la tombe,

Notre premier regard délivre cent colombes.

Pour qui ne possédait que sa longueur de bois

Les arbres, c'est déjà le plus bel au-delà.

 


LE RESSUSCITÉ

« Moi que l'on croyait mort et couchant à la dure,

J'ai laissé dans Le noir les rancœurs du tombeau.

Me voici près de vous sans une égratignure

Et je souris au jour sous un cid resté beau.

Moi qui sonnais sous terre un cor si décevant

Et me désespérais de rester sans réponse,

Dans mes vieux vêtements de nouveau je m'enfonce

Et je regarde au loin comme font les vivants.

Ne me répliquez pas que je suis un mensonge,

Je vis plus fort que vous, j'ai fait Le tour du sort,

C'est vous qui ressemblez aux figures des songes,

Vous ignorez le poids que no us donne la mort.

Que baissez-vous ainsi des paupières blessées.

Quand j'avance vers vous pour vous tendre la main

 Comme si je portais un manteau souterrain

Et cachais gauchement des formes dispersées?

Eludez-vous en moi l'ombre, Le contagieux,

Celui qui n'eut pas peur d'affronter le retour

Comme si je pouvais vous arracher le jour

Rien qu'en posant sur vous le regard de mes yeux.

Allez, j'ai ma fierté sous mon indifférence,

Et puisque vous craignez mon abrupt renouveau,

Je ne suis pas de ceux qui refont des avances,

Et d’un pas de vivant, je retourne au tombeau. »

 

Les pierres de la mort se forment et m’épuisent

En me serrant de près de leurs sourdes banquises,

Me voilà menacé dans mes courantes eaux

Comme un saumon sauteur par l’hiver congeleau.

 

Allons, il faut chercher un refuge dans l’âme

Puisque déjà mon corps s’enfuit à toutes rames.

 

Ô calme de la mort, comme quelqu’un t’envie

Que je ne puis nommer pour ne pas l’attrister,

Ne plus bouger, dormir d’un sommeil dilaté,

Profond comme le ciel dévoré par la nuit.

 

Ne plus se reprocher d’user mal de la vie

Ce peu de sable chaud, désert illimité,

Ce cœur toujours sanglant aux blessures suivies

Par des yeux sans regard, sauf pour la cruauté,

 

Puisque, même vivants, c’est notre mort qui  mène

Le corps toujours promis aux dagues souterraines.

 


 

Mais avec tant d’oubli comment faire une rose,

Avec tant de départs comment faire un retour,

Mille oiseaux qui s’enfuient n’en font un qui se pose

Et tant d’obscurité simule mal le jour.

 

Écoutez, rapprochez-moi cette pauvre joue,

Sans crainte libérez l’aile de votre cœur

Et que dans l’ombre enfin notre mémoire joue,

Nous redonnant le monde aux actives couleurs

 

Le chêne redevient arbre et les ombres, plaine,

Et voici donc ce lac sous nos yeux agrandis ?

Que jusqu'à l’horizon la terre se souvienne

Et renaisse pour ceux qui s’en croyaient bannis !

 

Mémoire, sœur obscure et que je vois de face

Autant que le permet une image qui passe…

 

 

Jules Supervielle

 

 

Hoe met zoveel vergetelheid een roos te maken

En hoe wordt zoveel afscheid ooit een wederkeer?

Uit vlucht van duizend vogels zet niet een zich neer

En zo diep duister doet geen schijn van dag ontwaken.

 

Toch luister, breng mij nader deze matte wangen

En laat uw hart vreesloos en vrij zijn vleugel slaan,

Dan zal herinn’ring in de schaduw spelen gaan

En krijgt de wereld weer de kleur van ons verlangen.

 

De eik wordt weder boom en nevels worden vlakte,

En zien uw groot geworden ogen niet dat meer?

Tot aan den horizon hervindt zich de aarde weer,

Herboren voor wie zich uit haar verbannen dachten!

 

Herinn’ring, duist’re zuster, ‘k zie u in ’t gelaat,

Zolang als een voorbijgaand beeld mij schouwen laat.

 

 

Vertaling H.W.J.M. Keuls


 

Les Chevaux du temps

 

Quand les chevaux du Temps s’arrêtent à ma porte

J’hésite un peu toujours à les regarder boire

Puisque c ‘est de mon sang qu’ils étanchent leur soif.

Ils tournent vers ma face un œil reconnaissant

Pendant que leurs longs traits m ‘emplissent de faiblesse

Et me laissent si las, si seul et décevant

Qu’une nuit passagère envahit mes paupières

Et qu’il me faut soudain refaire en moi des forces

Pour qu’un jour où viendrait l’attelage assoiffé

Je puisse encore vivre et les désaltérer.

 

Jules Supervielle

 

De paarden van den tijd

 

Wanneer de paarden van den tijd stilhouden voor

Mijn deur, moet ik wel toezien hoe zij gulzig drinken,

Daar ’t is mijn eigen bloed waaraan hun dorst zich lest.

Hun dankbare oogen zoeken telkens mijn gezicht,

Terwijl hun lange teugen mij met onmacht vullen

En laten mij zo moe, zo wankel en alleen,

Dat een ontijd’ge nacht mijn oogleden doet zwichten;

Dan voel ik dat terstond ik nieuwe kracht moet scheppen,

Opdat als eenmaal wederkeert het dorstig span,

Ik nog te leven heb en hen verzaad’gen kan.

 

Vertaling H.W.J.M. Keuls

 


 

La mer secrète

 

Quand nul ne la regarde,

La mer n’est plus la mer,

Elle est ce que nous sommes

Lorsque nul ne nous voit.

Elle a d’autres poissons,

D’autres vagues aussi.

C’est la mer pur la mer

Et pour ceux qui en rêvent

Comme je fais ici.

 

Jules Supervielle

 

De geheime zee

 

Als niemand naar haar kijkt

Is de zee niet meer de zee,

Dan is zij wat wij zijn

Wanneer niemand ons ziet,

Dan wisselt zij van vissen,

Laat and’re golven toe

En wordt zee voor zichzelf

En voor wie van haar dromen,

Zoals ik dit uur doe.

 

Vertaling H.W.J.M. Keuls p. 78


Musée Carnavalet

Robe sans corps, robe sans jambes,
Robe sans un bouton qui manque
Quel émoi dans la gorge absente.
Comme il bat vite,
Ce coeur qui n'est qu'un souvenir.

Proche l'oreille du corsage
Comme le médecin des morts,
Vais-je pouvoir entendre encor
Le sang et son clair équipage?

Le torse de soie est bombé,
C'est une plage grise et rose,
Mais comme les manches sont plates.
Cherchez le fer à repasser,
Cherchez le doux ventre et la rate.

Trouvez, si vous pouvez, la tête
De cette dame sans amant:
Un peu d'air de dix-sept cent sept
Et pas plus gros qu'un poing d'enfant.


 

Saisir

Saisir, saisir le soir, la pomme et la statue,

Saisir l'ombre et le mur et le bout de la rue.

Saisir le pied, le cou de la femme couchée

 

Et puis ouvrir les mains. Combien d'oiseaux lâchés

Combien d'oiseaux perdus qui deviennent la rue,

L'ombre, le mur, le soir, la pomme et la statue !

 


 

Vivre encore

 

Ce qu'il faut de nuit

Au-dessus des arbres,

Ce qu'il faut de fruits

Aux tables de marbre,

Ce qu'il faut d'obscur

Pour que le sang batte,

Ce qu'il faut de pur

Au coeur écarlate,

Ce qu'il faut de jour

Sur la page blanche,

Ce qu'il faut d'amour

Au fond du silence.

Et l'âme sans gloire

Qui demande à boire,

Le fil de nos jours

Chaque jour plus mince,

Et le coeur plus sourd

Les ans qui le pincent.

Nul n'entend que nous

La poulie qui grince,

Le seau est si lourd.

 


 

Le forçat innocent

 

Solitude au grand coeur encombré par des glaces,

Comment me pourrais-tu donner cette chaleur

Qui te manque et dont le regret nous embarrasse

Et vient nous faire peur?

Va-t'en, nous ne saurions rien faire l'un de l'autre,

Nous pourrions tout au plus échanger nos glaçons

Et rester un moment à les regarder fondre

Sous la sombre chaleur qui consume nos fronts.

 


 

Prière à l'inconnu

 

Voilà que je me surprends à t'adresser la parole,

Mon Dieu, moi qui ne sais encore si tu existes

Et ne comprends pas la langue de tes églises chuchotantes.

Je regarde les autels, la voûte de ta maison,

Comme qui dit simplement: voilà du bois, de la pierre,

Voilà des colonnes romanes.

Il manque le nez à ce saint.

Et au-dedans comme au-dehors, il y a la détresse humaine.

Je baisse les yeux sans pouvoir m'agenouiller pendant la messe,

Comme si je laissais passer l'orage au-dessus de ma tête.

Et je ne puis m'empêcher de penser à autre chose.

Hélas ! j'aurai passé ma vie à penser à autre chose.

Cette autre chose, c'est encore moi.

C'est peut-être mon vrai moi-même.

C'est là que je me réfugie.

C'est peut-être là que tu es.

Je n'aurai jamais vécu que dans ces lointains attirants.

Le moment présent est un cadeau dont je n'ai pas su profiter.

Je n'en connais pas bien l'usage.

Je le tourne dans tous les sens,

Sans savoir faire marcher sa mécanique difficile.

Mon Dieu, je ne crois pas en toi, je voudrais te parler tout de même.

J'ai bien parlé aux étoiles, bien que je les sache sans vie,

Aux plus humbles des animaux, quand je les savais sans réponse,

Aux arbres qui, sans le vent, seraient muets comme la tombe.

Je me suis parlé à moi-même, quand je ne sais pas bien si j'existe.

Je ne sais si tu entends nos prières, à nous les hommes,

Je ne sais si tu as envie de les écouter.

Si tu as, comme nous, un coeur qui est toujours sur le qui-vive

Et des oreilles ouvertes aux nouvelles les plus différentes

Je ne sais pas si tu aimes à regarder par ici.

Pourtant je voudrais te remettre en mémoire la planète terre

Avec ses fleurs, ses cailloux, ses jardins et ses maisons

Avec tous les autres et nous qui savons bien que nous souffrons.

Je veux t'adresser sans tarder ces humbles paroles humaines

Parce qu'il faut que chacun tente à présent tout l'impossible.

Même si tu n'es qu'un souffle d'il y a des milliers d'années

Une grande vitesse acquise

Une durable mélancolie

Qui ferait tourner encore les sphères dans leur mélodie

Je voudrais, mon Dieu sans visage et peut-être sans espérance

Attirer ton attention parmi tant de ciels vagabonde

Sur les hommes qui n'ont pas de repos sur la planète.

Ecoute-moi ! Cela presse. Ils vont tous se décourager

Et l'on ne va plus reconnaître les jeunes parmi les âgés

Chaque matin, ils se demandent si la tuerie va commencer.

De tous côtés, l'on prépare de bizarres distributeurs de sang de plaintes et de larmes

L'on se demande si les blés ne cachent pas déjà des fusils.

Le temps serait-il passé où tu t'occupais des hommes ?

T'appelle-t-on dans d'autres mondes, médecin en consultation,

Ne sachant où donner de la tête

Laissant mourir sa clientèle ?

Ecoute-moi ! Je ne suis qu'un homme parmi tant d'autres.

L'âme se plait dans notre corps,

Ne demande pas à s'enfuir dans un éclatement de bombe.

Elle est pour nous une caresse, une secrète flatterie.

Laisse-nous respirer encore sans songer aux nouveaux poisons

Laisse-nous regarder nos enfants sans penser tout le temps à la mort.

Nous n'avons pas du tout le coeur aux batailles, aux généraux.

Laisse-nous notre va-et-vient, comme un troupeau dans ses sonnailles,

Une odeur de lait frais se mélant à l'odeur de l'herbe grasse.

Ah ! si tu existes, mon Dieu, regarde de notre côté.

Viens te délasser parmi nous.

La terre est belle, avec ses arbres, ses fleuves et ses étangs,

Si belle, que l'on dirait que tu la regrettes un peu

Mon Dieu, ne va pas faire la sourde oreille

Et ne va pas m'en vouloir si nous sommes à tu et à toi

Si je te parle avec tant d'abrupte simplicité.

Je croirais moins qu'en tout autre en un Dieu qui terrorise.

Plus que par la foudre, tu sais t'exprimer par les brins d'herbe

Et par les jeux des enfants et par les yeux des ruisseaux.

Ce qui n'empêche pas les mers et les chaînes de montagnes.

Tu ne peux pas m'en vouloir de dire ce que je pense

De réfléchir comme je peux sur l'homme et sur son existence

Avec la franchise de la terre et des diverses saisons

Et peut-être de toi-même dont j'ignorerais les leçons

Je ne suis pas sans excuses

Veuille accepter mes pauvres ruses

Tant de choses se préparent sournoisement contre nous

Quoi que nous fassions, nous craignons d'être pris au dépourvu

Et d'être comme le taureau

Qui ne comprend pas ce qui se passe

Le mène-t-on à l'abattoir

Il ne sait où il va comme ça

Et juste avant de recevoir le coup de mort sur le front

Il se répète qu'il a faim et brouterait résolument

Mais qu'est-ce qu'ils ont ce matin avec leurs tabliers pleins de sang

A vouloir tous s'occuper de lui ?


 

À la nuit (extraits)

A Henri Thomas

0 nuit, nous espérons merveille de tes herbes,
De tes simples obscurs, de ta fausse réserve ;
Le jour monte, toujours une côte à gravir,
Toi, tu descends en nous, sans jamais en finir,
Tu te laisses glisser, nous sommes sur ta pente,
Par toi nous devenons étoiles consentantes.
Tu nous gagnes, tu cultives nos profondeurs,
Où le jour ne va point, tu pénètres sans heurts.
Source de notre goût pour ce qui se délie
Sous ton chuchotement notre âme cède et plie.

Quand nous sommes groupés par d'immobiles lampes
Dans l'altitude, ô nuit, tu grandis et tu rampes.
Non ! tu n'es pas la mort, tu es l'obscure attente,
Tu n'es pas la noirceur, les étoiles t'aimantent.
Humaine, notre soeur fluide aux alentours,
Tu colores en nous les veines où tu cours,
Nos voeux montent le long de tes souples vertèbres
Et nous nous accrochons aux rugueuses ténèbres.
Notre vie, hors de nous, inhabile à finir,
Dans tes prolongements cherche à se ressaisir.
(...)

Jules Supervielle, tiré de À la nuit, (1947)


 

Attendre que la Nuit...

Attendre que la Nuit, toujours reconnaissable
A sa grande altitude où n’atteint pas le vent,
Mais le malheur des hommes,
Vienne allumer ses feux intimes et tremblants
Et dépose sans bruit ses barques de pêcheurs,
Ses lanternes de bord que le ciel a bercées,
Ses filets étoilés dans notre âme élargie,
Attendre qu’elle trouve en nous sa confidente
Grâce à mille reflets et secrets mouvements
Et qu’elle nous attire à ses mains de fourrure,
Nous les enfants perdus, maltraités par le jour
Et la grande lumière,
Ramassés par la Nuit poreuse et pénétrante,
Plus sûre qu’un lit sûr sous un toit familier,
C’est l’abri murmurant qui nous tient compagnie,
C’est la couche où poser la tête qui déjà
Commence à graviter,
A s’étoiler en nous, à trouver son chemin.

Jules Supervielle, tiré de Amis inconnus (1934)


Descente de Géants

Montagnes derrière, montagnes devant
Batailles rangées d'ombres, de lumières,
L'univers est là qui enfle le dos,
Et nous, si chétifs entre nos paupières,
Et nos coeurs toujours en sang sous la peau.

Faut-il que pour nous brûlent tant d'étoiles
Et que tant de pluie arrive du ciel,
Et que tant de jours sèchent au soleil
Quand un peu de vent éteint notre voix,
Nous couchant le long de nos os dociles ?

Viendront les géants tombés d'autres mondes,
ils enjamberont les monts, les marées,
Et vérifieront si la terre est ronde,
Par dérision, de leurs grosses mains,
Ou bien, reculant, de leurs yeux sans bords.

Jules Supervielle


Encore frissonnant...

Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Epargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir.

Jules Supervielle, tiré de La Fable du monde (1938)


Et si nous regardions la vie par les interstices de la mort ?

Sous la chétive pesée de nos regards, le ciel nocturne est là, avec ses profondeurs, creusant nuit et jour de nouveaux abîmes, avec ses étincelants secrets, sa coupole de vertiges. Et nous vivrions dans la terreur de milliards d'épées de Damoclès si nous ne sentions au-dessus de nos têtes l'ordre, la beauté, le calme — et l'indifférence — d'un invulnérable chef-d'oeuvre. L'aérienne, l'élastique architecture du ciel semble d'autant plus faite pour nous rassurer qu'elle n'emprunte rien aux humaines maçonneries. Celles-ci, même toutes neuves, ne songent déjà qu'à leurs ruines. L'édifice céleste est construit pour un temps sans fin ni commencement, pour un espace infini. Et rien n'est plus fait pour nous donner confiance que tout ce grave cérémonial dans l'avance et le rythme des autres, cette suprême dignité, et infaillible sens de la hiérarchie. Etoiles et planètes, gouvernées par l'attraction universelle, gardent leurs distances dans la plus haute sérénité.

Je crois aux anges musiciens mais je les vois jouer d'un archet muet sur un violon de silence. La plus belle musique — disons Bach — tend elle-même au silence. Jamais elle ne le ride, ne le trouble. Elle se contente de nous en donner des variantes qui s'inscrivent à jamais dans la mémoire.

Tout ce qu'il y a de grand au monde est rythmé par le silence : la naissance de l'amour, la descente de la grâce, la montée de la sève, la lumière de l'aube filtrant par les volets clos dans la demeure des hommes. Et que dire d'une page de Lucrèce, de Dante ou de d'Aubigné, du mutisme bien ordonné de la mise en page et des caractères d'imprimerie. Tout cela ne fait pas plus de bruit que la gravitation des galaxies ni que le double mouvement de la Terre autour de son axe et autour du Soleil... Le silence, c'est l'accueil, l'acceptation, le rythme parfaitement intégré. (...)

Jules Supervielle, tiré de Prose et proses (Rythmes célestes)


Nocturne en plein jour

Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux
Dans l’univers obscur qui forme notre corps,
Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent
Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,
Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes
Arrachant à la chair de tremblantes aurores.

C’est le monde où l’espace est fait de notre sang.
Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants
Ont du mal à voler près du coeur qui les mène
Et ne peuvent s’en éloigner qu’en périssant
Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines
Où l’on périt de soif près de fausses fontaines.

Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,
Les uns parlant parfois à l’oreille des autres.

Jules Supervielle, tiré de La Fable du monde (1938)


Homage To Life

 

It’s good to have chosen
A living home
And housed time
In a ceaseless heart
And seen my hands
Alight on the world,
As on an apple
In a little garden,
To have loved the earth,
The moon and the sun
Like old friends
Who have no equals,
And to have committed
The world to memory
Like a bright horseman
To his black steed,
To have given a face
To these words — woman, children,
And to have been a shore
For the wandering continents
And to have come upon the soul
With tiny strokes of the oars,
For it is scared away
By a brusque approach.
It is beautiful to have known
The shade under the leaves,
And to have felt age
Creep over the naked body,
And have accompanied pain
Of black blood in our veins,
And gilded its silence
With the star, Patience,
And to have all these words
Moving around in the head,
To choose the least beautiful of them
And let them have a ball,
To have felt life,
Hurried and ill loved,
And locked it up
In this poetry.


 

Faire en sorte que l'ineffable nous devienne familier tout en gardant ses racines fabuleuses.

 

Il faut aussi de la féerie dans le mariage.

 

Il faut pourtant accepter ce que le Bon Dieu ne vous envoie pas.

 

Je suis un parfait honnête homme. Je me dégoûte complètement.

 

L'homme ne peut aboutir qu'à des à peu près.

 

Laissez le fruit mûrir au fond de son loisir
Et sans que le pourrisse un brusque repentir.

 

Le silence est le meilleur avocat des morts.

 

Les filles - ça pose trop de problèmes, et ça ne les résout pas.

 

Les souvenirs sont du vent, ils inventent les nuages.

 

O morts n'avez-vous pas encore appris à mourir?

 

On voyait le sillage et nullement la barque
Parce que le bonheur avait passé par là.

 

Quand on est riche, toutes les gaffes sont permises; elles sont même recommandées si l'on veut avoir le sentiment de sa puissance.

 

Voyageur, voyageur, accepte le retour,
Il n'est plus place en toi pour de nouveaux visages ...

 

«Ah! songeait-il, vivre c'est être de plus en plus embarrassé.»

 


JULES SUPERVIELLE

OEUVRES POÉTIQUES COMPLÈTES

édition publiée sous la direction de Michel Collot avec la collaboration de Françoise Brunot-Maussang, Dominique Combe, Christabel Grare, James Hiddleston, Hyun-Ja Kim-Schmidt, Michel Sandras éd. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1116 p. 380 F.

Comme Apollinaire et la plupart des poètes de son temps, Jules Supervielle s'est trouvé engagé dans la « longue querelle de la tradition et de l'invention ». Mais entre l'ancien et le nouveau, entre l'Ordre et l'Aventure, il n'a pas voulu choisir, s'établissant plutôt dans « l'entre-deux », ainsi que le rappelle Michel Collot dans sa Préface aux Oeuvres poétiques complètes. Cette riche Pléiade, où l'on ne compte pas moins de 400 pages de notices et de notes, qui éclairent la genèse, la structure, les thèmes, les formes, la réception de chaque recueil (appuyées sur une étude génétique précise des variantes), vient consacrer tardivement l'un des poètes les plus importants de ce siècle, jusqu'alors plutôt délaissé par la critique, peut-être pour avoir voulu être « un conciliateur, un réconciliateur des poésies anciennes et modernes », ainsi qu'il l'avoue lui-même dans Naissances.

***

A l'élection de « l'entre-deux » comme espace privilégié de l'écriture, la biographie du poète apporte une première explication. Né à Montevideo, en Uruguay, de parents français, Jules Supervielle est à peine âgé de huit mois lorsque son père et sa mère, en août 1884, traversent l'Atlantique et rejoignent la France où ils disparaîtront accidentellement quelques mois plus tard. D'abord recueilli par sa grand-mère maternelle au Pays basque, Supervielle s'en retourne à Montevideo avec son oncle en 1886. Il en reviendra huit ans plus tard pour entreprendre ses études secondaires à Paris, au lycée Janson-de-Sailly. Son imaginaire d'orphelin va se loger entre deux mondes. Ses premiers essais d'écriture vont tenter tant bien que mal de conjurer l'oubli et de consoler la perte. La première plaquette de poèmes que Supervielle publie à compte d'auteur, en 1901, s'intitule significativement Brumes du passé . Elle s'ouvre sur un court texte « A la mémoire de mes parents »:

« Il est deux êtres chers, deux êtres que j'adore,

Mais je ne les ai jamais vus,

Je les cherchais longtemps et je les cherche encore.

Ils ne sont plus... Ils ne sont plus... »

 

Fasciné par le vide et l'absence, le poète adolescent ne peut alors que s'essayer à des évocations mélancoliques dont le caractère très conventionnel suffit à démontrer combien elles font office de diversions à la douleur ou de déni d'une vérité insupportable. Supervielle entre en poésie en s'efforçant de boucher un trou. Il n'est pas encore à même de faire entendre sa voix, puisqu'il lui faut avant tout suturer les lèvres de sa blessure intime et éluder son « moi profond ». Le lyrisme sentimental de ses débuts entremêle des influences étrangères : un peu de Parnasse pour la description, un peu de symbolisme pour le rêve éthéré, et beaucoup de musique verlainienne pour l'inflexion des « voix chères qui se sont tues »... Si limité soit-il, cet originel rapport à la poésie ne manquera pas d'infléchir la trajectoire tout entière de l'oeuvre de Supervielle dont il semble qu'une part importante tende vers un classicisme naïf. C'est dire qu'elle maintiendra jusqu'au bout un rapport à la tradition du vers et à sa mélodie ayant pour objet d'inscrire contradictions et déchirures dans une langue de la continuité qui les apaise. « Pour moi, avouera-t-il dans Naissances, ce n'est qu'à force de simplicité et de transparence que je parviens à aborder mes secrets essentiels et à décanter ma poésie profonde. »

Mais à partir de Débarcadères, dont la première édition paraît en 1922, et dont le premier texte date de décembre 1919, une autre dimension de Jules Supervielle apparaît. S'en étant retourné à plusieurs reprises en Uruguay, s'y étant marié, ayant fait de nombreux voyages, ayant lu Claudel, Rimbaud, Mallarmé, Laforgue et Whitman, le poète parisien s'avère enfin capable de dire la mer et l'Amérique dont sa famille perdue et lui-même proviennent. Influencé sans doute, comme nombre de poètes de sa génération, par la lecture des Feuilles d'herbe autant que par celle des Cinq grandes odes, il fait entrer les horizons maritimes et sud-américains dans l'espace formel élargi du vers libre et du verset. A côté des mètres rapides et de leur berceuse mélodique, une forme d'écriture ouverte vient dire l'ouverture, la dispersion, le prosaïsme et la nudité de celui qui trouve enfin dans le langage le moyen d'assumer son intime étrangeté. C'est par adhésion à l'horizon que Supervielle devient moderne, ne fût-ce que momentanément ou par pulsions successives, puisque la tradition et ses clôtures continuent parallèlement de requérir celui qui aspire encore à doter de contours le vide même dans lequel il se jette. Lorsqu'il écrit des vers réguliers, Supervielle comble un vide, lorsqu'il écrit des vers libres il l'exalte. Quand depuis la France il célèbre l'immensité de la pampa argentine, il fête victorieusement dans la poésie une enfance restée vierge pour avoir été tôt perdue:

 

« Le petit trot des gauchos me façonne,

les oreilles fixes de mon cheval m'aident à me situer.

Je retrouve dans sa plénitude ce que je n'osais plus envisager,

même par une petite lucarne,

toute la pampa étendue à mes pieds comme il y a sept ans. »

 

Le poète dessine alors son autoportrait en « gaucho », équivalent terrestre du marin, libre, barbare et brusque, dionysiaque, exténué, « hors venu », homme de pistes et de foulées, lié à l'élémentaire, « morceau d'avenir assiégé de toutes parts », délivré des « paysages manufacturés d'Europe, saignés par les souvenirs ». Le gaucho, c'est à la fois le verset et le sujet lyrique extraverti du nouveau monde. Débridé, dénudé, il disperse son identité dans cette nouvelle vitesse de prose qu'on appelle alors « poésie » au lieu de la rasséréner en l'installant dans le cercle protecteur des formes belles.

Dès le premier poème de Gravitations , paru en 1925, la réouverture des horizons géographiques devient plus résolument celle du sujet lui-même. Un questionnement plus personnel trouve à s'articuler. S'adressant à sa mère, le poète interroge son identité d'orphelin, autant dire sa distance intérieure. Il parvient alors à mettre au service de l'introspection les moyens même de l'extraversion. Lui qui fut ami de Michaux inaugure sa propre poétique des « lointains intérieurs ». Faisant alterner poèmes en vers libres et poèmes en vers réguliers, textes longs et textes courts, il s'établit résolument dans cet « entre-deux » qui est le lieu ou le non-lieu de « l'ubiquité » et de la « gravitation » poétiques. Rilke lui écrira: « vous êtes un grand constructeur de ponts dans l'espace ». Le moi devient émoi: ce n'est plus un lieu clos, mais le foyer spacieux de la co-appartenance.

De ce « moi », Le Forçat innocent (1930) revient curieusement creuser l'intime culpabilité. Au temps de la « gravitation » succède celui de la réclusion, comme si les systoles et les diastoles de l'existence et de l'écriture exigeaient un nouveau moment de repli et de concentration, sensible notamment dans un recours plus systématique au vers court. Toutefois, celui-ci ne console plus la douleur de son bercement mélodique, comme dans les tous premiers recueils, mais cherche l'articulation simple d'une voix familière apte à dire sans pathos des « ruptures d'identité ». Cette nouvelle figuration du poète en « forçat innocent » fait de l'être désireux d'infini un condamné à la finitude à perpétuité.

Or c'est précisément de cette condamnation que le poète tire sa force. Après avoir tout d'abord protesté contre elle en faisant du langage le lieu où s'exaspérait l'expression de sa solitude, il se trouve peu à peu conduit à reconnaître que la finitude est précisément ce qu'il partage avec ses semblables: les « Amis inconnus ». L'amour même qui se lamentait de la séparation découvre en elle sa raison d'être. Il n'abolit pas l'écart, mais rapproche des « mains étrangères ». D'abord poète de la déchirure, puis de la coexistence et de la co-appartenance, Supervielle devient de plus en plus, au fil de ses recueils, poète de la relation et de l'échange. Sous la pression tragique de sa biographie, il a sans doute plus profondément reconnu qu'un autre combien la poésie tire sa puissance et sa clarté de ces paradoxes obscurs ou ces contradiction insolubles qu'elle intensifie et dont elle prend rythmiquement la mesure. Dans Les Amis inconnus (1934), La Fable du monde (1938), Oublieuse mémoire (1948), comme dans quantité d'autres ensembles de poèmes que cette édition nous fait redécouvrir, Supervielle tend à inscrire dans une langue de plus en plus simple et transparente la connaissance qu'il a acquise de la contradiction et du défaut. Il développe et généralise cela qu'il s'efforçait à ses débuts de résorber. La forme redevient plus classique, mais cette fois par adhésion à l'énigme même dont le vers libre avait permis d'exprimer l'évidence. En lieu et place de la plainte d'une origine perdue, Supervielle s'est donné les moyens de réécrire « la fable du monde » et donc de transposer dans la Genèse même de la réalité sa propre acceptation de l'inconnu qu'il porte en soi. C'est, de bout en bout, d'un patient travail d'atténuation lyrique et d'apprentissage du consentement que son oeuvre témoigne:

« En attendant il me faut vivre sans prendre ombrage de tant d'ombre.

 

Ce qu'on appelle bruit ailleurs

Ici n'est plus que du silence,

Ce qu'on appelle mouvement

Est la patience d'un coeur,

Ce qu'on appelle vérité

Un homme à son corps enchaîné,

Et ce qu'on appelle douceur

Ah! que voulez-vous que ce soit? »

 

Sans pathos, sans tours de passe passe, l'oeuvre de Supervielle est orientée vers un espoir. Elle tend vers la clarté. Elle évolue positivement de l'entre-deux à l'ubiquité, de la plainte à l'articulation. Elle constitue un exercice d'initiation lucide à une condition fatalement limitée. Elle connaît la coupure, la distance, le leurre et l'étrangeté. Elle atteint à l'unité sans jamais oublier la séparation. Elle a nettoyé ses plaies et enterré ses morts sans en perdre mémoire. Elle ouvre la voie d'une parole et d'une existense plus denses. Elle déjoue les pièges de l'enfermement. Elle suspend un lien à une voix. Elle se penche « à la fenêtre du monde ». Elle entraîne avec elle « plus d'un être vivant ». Elle sait l'informulé, et c'est pourquoi elle parle:

 

« Ne le lui dites pas, il nous réconcilie,

Rien n'est trop loin de lui pour qu'il ne le délie

De son éloignement et son étrangeté,

Mais même son pouvoir le laisse épouvanté

Et si disséminé que l'on voit bien qu'il ment

Quand il se dit tranquille et sans événements

Alors que respirer déjà le paralyse

Et le laisse exposé à tout ce qui se brise .»

 


Références :

Jules Supervielle : http://supervielle.univers.free.fr/supervielle.htm


Bibliographie :

Sabine Dewulf, Jules Supervielle ou la connaissance poétique (2001)

René Etiemble, Jules Supervielle (1960)

Tatiana W. Greene, Jules Supervielle (1958)

James Hiddleston, L'Univers de Jules Supervielle (1965)

Ricardo Paseyro, Jules Supervielle. Le Forçat volontaire (1987)

Claude Roy, Jules Supervielle (1949)

Christian Sénéchal, Jules Supervielle, poète de l’univers intérieur (1939)

Paul Viallaneix,Le Hors-venu, ou le personnage poétique de Supervielle (1972)

Robert Vivier, Lire Supervielle (1971)


Oeuvres poétiques :

Débarcadères (1922)

Gravitations (1925)

Le Forçat innocent (1930)

Amis inconnus (1934)

La Fable du monde (1938)

Oublieuse mémoire (1949)

Poèmes, 1939-1945 (1946)

À la nuit (1947)

Naissances (1951)

L'Escalier (1956)

Le Corps tragique (1959)

 

 


 

 

 

 

 


                 

 

    

de Rijn - collage 30 x 40 cm

 

 

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canandanann 31-01-2012